Comme je le préciserai plus loin, un exemple de cet ordre, bien moins
sophistiqué toutefois, venait juste d'être utilisé par Lamarck pour prouver que
les oiseaux pouvaient s'adapter aux changements de l'environnement. Pour Virey,
qui ignore encore les conclusions révolutionnaires du Discours d'Ouverture de
Lamarck du printemps 1800, ces adaptations concrétisent « l'admirable prévoyance
de la Nature dans ses ouvrages » (14).
Pour compléter cette esquisse incomplète des premières idées de Virey assemblage
de théories d'origines diverses et d'un degré de crédibilité variable, il est
important de souligner son opposition, constante et ferme à la thèse de la
génération spontanée. C'est avec un langage quasiment lamarckien -le langage des
Recherches sur les principaux faits physiques de 1794- qu'il souligne la
différence absolue qui sépare l'organique de l'inorganique : il était impensable
qu'une matière morte puisse produire la vie.
Le succès de son édition de Buffon incita Sonnini de Manoncourt à se lancer dans
un autre projet, encore plus ambitieux. En 1802, le Magasin Encyclopédique
annonçait la publication à venir du Nouveau Dictionnaire d'Histoire Naturelle
édité par Sonnini, sous la direction de Virey. L'édition commença effectivement
en 1803 ; à la fin de 1804, trente six volumes étaient déjà publiés. Ce fut un
travail remarquable, qui remporta un vif succès. Le public, encore peu
impressionné par Cuvier et ses associés, ne pouvait voir en Buffon et ses
partisans les amateurs peu fiables que leur décrivait Cuvier. Ce dernier comprit
bien le danger et réagit rapidement. Son pouvoir s'était accru en même temps
qu'il se voyait confier, en 1800, le poste de Secrétaire, puis de Secrétaire
perpétuel de la Première Section de l'Institut en 1802. Il rencontra néanmoins
d'énormes difficultés à imposer ses idées dans le domaine des sciences, en
particulier dans celui des sciences naturelles, et échoua lamentablement dans la
tentative qu'il fit de s'opposer à la publication du Nouveau Dictionnaire (15).
En 1804, dans la notice annonçant le Dictionnaire des Sciences Naturelles,
Cuvier recommande au public d'éviter les productions d'amateurs, et lui
conseille de s'en remettre aux professeurs de Muséum, sérieux et reconnus. La
première édition du Dictionnaire des Sciences Naturelles n'atteignit que le tome
3 ; deux volumes de tables furent également imprimés. Par contre, presque toutes
les grandes bibliothèques privées et publiques d'Europe achetèrent le Nouveau
Dictionnaire : le marché, aussi porteur soit-il, ne pouvait absorber deux
publications d'une pareille importance sur le même sujet.
Le succès économique et la victoire morale -bien éphémère à dire vrai- remportés
sur Cuvier ne suffirent pas à apaiser l'anxiété de Virey concernant le virage
amorcé par les sciences naturelles dès 1800. Plusieurs auteurs -Delamétherie,
Bertrand, Patrin, Cabanis, Lamarck, pour ne citer que les plus connus- avaient
approuvé, ou du moins s'étaient déclaré favorables à la théorie de la génération
spontanée. Ils avaient également avancé l'idée que les espèces détenaient en
elles-mêmes la capacité de s'adapter aux
(14) J.J. VIREY, Histoire naturelle, édition Sonnini citée à la note 7, vol.
xxxvii, Histoire des oiseaux, an IX (1800), p. 149. Sur l'usage d'exemples tirés
de l'ornithologie pour défendre ou attaquer le concept théologique et
téléologique d'adaptation, et sur la réaction de Lamarck aux tentatives de
ressusciter la théologie naturelle en France, voir mon Oltre il Mito, cité à la
note 2.
(15) P. CORSI, Oltre il mito, cité à la note 2. Voir aussi l'excellente
biographie de Cuvier homme publique par Dorinda Outram, Manchester University
Press, 1984.
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